HOMO ECOSYSTEMUS

2020 et après : Vers un Homo Ecosystemus ?

Par Sophie Rabhi-Bouquet, 1er janvier 2020

Osons un petit point d’étape.
Pour faire suite à Homo Sapiens Sapiens, d’aucuns ont tenté de nouvelles appellations plus appropriées de notre espèce : du réalistement cynique Homo Economicus au plus éthologique (mais néanmoins discutable en termes de comportements repérables) Homo Empathicus de Jeremy Rifkin et consorts, en passant par l’Homo Deus (notre modestie est sans limite) de Yuval Noah Harari. Ces tentatives de nous définir à travers un nom nouveau pour désigner notre espèce posent en filigrane une question essentielle : qui sommes-nous et quel est notre rôle dans le monde vivant ?

En effet, nous n’en finissons pas de nous déconcerter nous-mêmes, et il semble que le qualifié Sapiens ait pu confondre aptitudes et intelligence véritable, j’entends celle de nous consacrer, mûs par les principes les plus élevés de l’existence, à soutenir, soigner et ennoblir le vivant sous toutes ses formes…

Trois cent mille ans plus tard, le bilan est éloquent : disparition de la biodiversité, dégradation aggravée de notre potentiel futur sur fond d’effondrements en tous genres. Cela stimule en nous une sorte d’affolement, subtil mélange entre impuissance et volonté de changement, empêtrement et élévation de conscience. Difficile d’échapper à la remise en question profonde, individuelle et collective, que nous impose notre réalité contemporaine. Le problème semble parfois si grand, et nous si petits… Comment faire face ?

Motivés par cette question obsédante, nous avons, Laurent et moi-même, engagé de grands travaux dans notre sphère personnelle, insignifiante au regard des enjeux. Mais que faire d’autre sinon « notre part » comme le rappelle l’effronté colibri de la légende…?

Ainsi, nous avons entrepris de bâtir un lieu de vie autour d’une école qui respecte les enfants et leur permet, autant que possible, de rester ce qu’ils étaient à leur naissance : une espèce vivante merveilleuse de potentiels et de qualités pour servir la vie. Nos initiatives ont connu un vif succès et ont été menées tambour battant jusqu’à un résultat visible : sur un espace de terre dépenaillée du sud Ardèche, un magnifique village est né, laissant poindre la perspective concrète d’un écosystème prolifique et heureux, à la hauteur de nos ambitions.

En dépit d’une réussite matérielle indiscutable, le Hameau des Buis est devenu le siège d’une morbidité relationnelle violente. La satisfaction de nos réussites à peine consommées, destruction humaine te revoilà déjà… Quelques années de sursis pour les joyeux rêveurs que nous étions et le combat reprend, inexorablement, suivant le lit des habitudes transgénérationnelles, fidèles aux redondantes et infinies déconvenues relationnelles qui semblent caractériser nos civilisations (il n’y a qu’à lire la mythologie antique pour s’en convaincre déjà).

En dépit de nos récents déboires avec le genre humain, nous avons cru et continuons de croire en Homo Empathicus. Nos recherches nous ont en effet menés à considérer la sympathique appellation comme un euphémisme : à n’en point douter l’humain est un être de lien, d’attachement et de soins. C’est ce que nous apprend toute observation attentive de l’enfant, traduite avec précision par la théorie de l’attachement et autres travaux sur l’empathie.

Dans quelle impasse est donc allé se fourrer Sapiens, balloté par sa propre histoire, de malentendus en malentendus, de regrets en renoncements, de vengeances en réactions, de folies en obsessions, pour céder ainsi à la violence et à la destruction en dépit d’une admirable prédisposition au contraire ?

Face à la vie, ici comme ailleurs, l’être humain n’atteint pas les ambitions promises (Sapiens Sapiens !) et vandalise, malgré lui, toute possibilité de vivre au paradis terrestre. Il est comme déterminé par sa propre souffrance, soumis à un irrépressible contentieux qui gronde et rugit en toutes circonstances, transformant le rêve le plus élégant en cauchemar de déception. Nous adhérons à l’idée qu’il vomit, par ses comportements, les violences ordinaires dont il est le jouet depuis son plus jeune âge, qui fonde une « culture de la violence », riche de thèmes et variations. Affecté par cette pandémie proche du syndrome de Stockholm, l’être humain adopte les comportements qui l’ont lui-même blessé et blesse à son tour. Car que peut-il faire d’autre ? A moins de prendre cette question à bras le corps, et d’accepter la très engageante démarche thérapeutique permettant de reformater notre disque dur interne pour retrouver l’être d’origine sage et empathique que nous étions, il n’est, selon nous, pas possible de changer, du moins collectivement.

Oui, même dans un lieu idéal et privilégié, l’humain souffre. Il s’empêtre. Il s’enlise. Il s’enferme dans des logiques que ne semble résoudre aucun système, aucune doctrine ni aucune réforme politique. Il erre au cœur d’un conflit permanent, celui qu’il produit lui-même et manifeste dans ses interactions avec les autres. Voici plusieurs millénaires que nous en faisons l’expérience. Nous sommes comme otages de nos propres souffrances et faisons naître nos enfants dans un peuple d’otages.

Pourrions-nous passer à autre chose ?

Oui, mais comment ?

Lorsque nous avons décidé de créer un écovillage, nous nous sommes appliqués à orienter le projet selon des intentions que nous croyions précises : il s’agirait d’un lieu de respect et de bienveillance. En effet, nous voulions nous offrir le confort d’une communauté humaine sécurisante, où les problèmes ordinaires de la mésentente et de la violence ne seraient que provisoires, car accueillis dans des espaces de résolution efficaces. Nous pensions que la Charte rédigée et approuvée par l’ensemble des participants suffirait à engager chacune et chacun dans un fonctionnement relationnel sain et serein. Nous pensions qu’adopter la communication non violente et les derniers modes de gouvernance humaniste permettrait d’en finir avec la relation de domination dont nos ancêtres et nous-

mêmes avons tellement souffert. Nous pensions que la paix se décrète, s’écrit et se partage.

Il en a été autrement.

Grâce à notre expérience, nous apprenons à reconnaître et définir un conflit, nous apprenons à « Démasquer les mécanismes de la violence dans le collectif », titre de notre prochain livre (co-signé Laurent et moi-même) qui sera vraisemblablement un e-book, accessible à tous. Car nous avons à cœur de contribuer autant que nous le pourrons à ce que nos mésaventures ne se reproduisent pas dans toutes les Oasis créées ou à venir, formant un formidable et indispensable mouvement pour vivre autrement. S’entendre et vivre en paix reste un chantier prioritaire.

Ainsi, outre le fait d’honorer Sapiens, nous pourrions déjà voir naître le nouvel Homo qu’appelle la conjoncture, le seul qui nous semble adapté à relever l’immense défi qui nous est présenté, localement et mondialement : Homo Ecosystemus, celui qui prend soin de la vie.

L’humain d’aujourd’hui, inclusif de toutes les biodiversités, obéissant au vivant, artisan des écosystèmes, alchimiste de la nature, gardien des différences, garant de la légitimité de tout ce qui vit, ne peut plus perdre son temps à détruire sans se condamner lui-même.

Pour cette nouvelle décennie qui commence, souhaitons qu’advienne l’ère d’Homo Ecosystemus. Souhaitons que partout, par ses actions, fleurissent les oasis, se purifient les eaux, repoussent les forêts, prolifèrent les espèces sauvages, s’entendent les humains, dans le respect et dans la gratitude. Puisse la planète devenir ce grand jardin en permaculture dont nous rêvons. Puissent ses racines trouver force et fertilité dans notre écosystème intérieur, celui de nos cœurs et de nos pensées dont nos actions sont le simple reflet.

Bonne année 2020.

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