L’ABUS ÉMOTIONNEL DANS LE COLLECTIF
Une fois n’est pas coutume, j’ai envie de partager une récente (re)découverte dont je vois une facette encore trop peu mise en lumière dans nos manières d’être en relation : l’abus émotionnel.
Récemment, je partageais une fois de plus, lors d’un entretien, mon étonnement que tant et tant de personnes de nos collectifs et nos projets vivent dans l’insatisfaction, la frustration, la défiance, le renoncement… Quel inconfort ! Et quel facteur d’échec pour nos projets collectifs ! Car lorsqu’elles s’agrègent entre elles, nos émotions pénibles deviennent difficiles à endiguer, voire poussent à la mise en acte (conflit, départ, etc). Je m’explique.
Comment vous dire que la plupart d’entre nous, habitants d’oasis, cumulons les raisons d’être satisfaits et joyeux ? Oui, nous vivons une excitante aventure humaine et écologique, dans un lieu paisible bordé de nature, sinon en pleine nature. Nous avons des affinités avec nos voisins, des camarades pour nos enfants, des opportunités de créer, nous relier, échanger, entreprendre… Nous avons, dans certains cas, des paniers de nourriture bio à portée de main, une école pour nos enfants qu’ils ne veulent plus quitter, des massages sous les mains de tendres voisines, des activités de bien-être, d’odorants sentiers de terre battue qui s’ouvrent sous nos pieds ou les roues de nos vélos, des compagnons animaux, des outils mutualisés et autres services pour nous rendre la vie plus douce, des chants d’oiseaux au-dessus de nos têtes… Nombre d’entre nos voisins nous font l’amitié d’une écoute ou d’un réconfort lorsque les temps sont durs, et nous avons toujours une porte où aller frapper si besoin, et quel que soit le besoin. Quel luxe ! Et pourtant. Je ne vous fais pas un dessin : régulièrement nos collectifs souffrent, explosent, se séparent. Bien embarrassés pour répondre à la question « pourquoi ? ». Car, objectivement : peu de raisons.
Récemment, je me suis demandé quel mystérieux chemin mène à l’insatisfaction chronique lorsque tous les voyants matériels et conjoncturels sont au vert. Et je me suis aperçue que l’une des causes, pour ne pas dire LA cause, prend racine dans l’abus émotionnel. Qu’est-ce que l‘abus émotionnel ? C’est lorsque l’émotion n’est plus à sa place, lorsqu’elle n’est plus au service du vivant mais joue contre lui. Il s’agit d’une maltraitance à ce point généralisée que nous baignons dedans comme des petits poissons dans un bocal, sans même voir qu’elle existe.
Lorsque nous étions enfant, nous avons tous été abusé émotionnellement. Soit parce que nous avons été abandonnés à nos propres émotions sans réconfort adapté, soit parce que nous avons servi d’éponges aux émotions souffrantes que nos parents et éducateurs traversaient. Ainsi lorsque papa ou maman étaient en colère et nous grondaient : c’est une situation d’abus. Un enfant vulnérable qui ne peut ni fuir ni se défendre ne peut que subir, c’est-à-dire sentir entrer cette colère dans son corps, laisser le stress, la honte ou la culpabilité, la détresse ou la rage refoulées remplacer la confiance et la sérénité qui sont nos états privilégiés d’êtres d’humains. L’étude du système nerveux nous l’apprend : c’est dans l’activation du nerf ventral que nous nous sentons disponibles, sereins, reliés, créatifs, vivants, socio-compétents, confiants. Pour un humain, vivre est relié à l’état nerveux ventral, survivre est relié aux réactions de stress qui activent nos capacités à fuir, agresser ou nous figer. Nos émotions difficiles émanent donc d’un état de survie, et non pas d’un état d’ouverture et de disponibilité à la vie.
Ces abus émotionnels, en se reproduisant à maintes et maintes reprises jusqu’à être totalement banalisés dans nos vies, nous conduisent à un mode d’existence basé sur ce traumatisme développemental. Un traumatisme d’abusés. Ils nous apprennent à vivre, le plus souvent, avec ses conséquences. Il devient même un mode de vie, revendiqué comme tel dans nos relations les plus quotidiennes ou les plus intimes. Combien de fois ai-je entendu « Les émotions, c’est la vie » ou encore « Je veux que mon entourage écoute mes émotions parce que c’est là que je suis authentique. C’est là que je suis, tout simplement. Acceptez moi comme ça.» Non seulement l’abus émotionnel nous pousse à croire qu’être vivant c’est être émotionnel (nous sommes identifiés à nos émotions, comme si c’était l’endroit le plus réel, le plus vivant, et le plus explicite de nous-même) mais en plus il fait de nous des abuseurs en puissance (recevoir les émotions souffrantes d’autrui est une injonction, comme pour les adultes de notre enfance qui se sont imposés à nous sans nous demander notre avis, au prix de notre sérénité).
L’abus émotionnel comme socle partagé induit une réactivation du traumatisme d’enfance : lorsque l’autre ou les autres nous imposent sans ménagement leurs émotions souffrantes, nos traumatismes d’abus sont stimulés et nous revoilà dans la situation de devoir assimiler sans condition le mécontentement, les peurs ou la peine d’autrui. Certains d’entre nous ont plus de remparts que d’autres pour gérer ce déferlement. Ils réverbèrent en quelque sorte l’état émotionnel de leur interlocuteur, et se protègent ainsi d’une intrusion perturbante pour leur système nerveux. Ils peuvent être qualifiés d’inhumains ou peu empathiques. On leur reproche d’être imperturbables. D’autres absorbent et se dérégulent de concert avec la personne qui manifeste ses souffrances, lui trouvent des raisons partagées d’insatisfaction, politisent en quelque sorte l’état émotionnel et contribuent à désigner les responsables, qu’ils soient humains ou conjoncturels (trop de ceci, pas assez de cela).
Et puis, il y a la voie médiane : la capacité à être empathique quelles que soient les circonstances, y compris face à une personne violente ou désespérée. Pour cela, notre système nerveux doit être solidement régulé, car nous avons besoin de cet ancrage intérieur pour accueillir, nommer, refléter, dans la connexion avec le manifestant, à la recherche des besoins qui s’expriment. Il s’agit d’une compétence indispensable en tant que parent ou éducateur pour accompagner les enfants qui ont besoin de notre empathie pour grandir. Il s’agit également d’une compétence admirable et nécessaire dans nos collectifs, à la condition qu’elle soit sollicitée de manière exceptionnelle et non de manière ordinaire.
En effet, tout comme le jeune enfant a besoin d’un adulte pour se nourrir car il ne peut subvenir à ce besoin élémentaire par lui-même, il est aussi dépendant émotionnellement, jusqu’à sa prise d’autonomie. Et c’est là toute la question : l’autonomie. Car, dans l’éducation conventionnelle, nous focussons toute notre énergie d’adulte à mener les enfants à une autonomie matérielle (avoir des résultats scolaires, un métier, de l’argent, un pouvoir d’achat, etc.), mais nous n’apprenons pas à prendre notre autonomie sur le plan émotionnel. Et pour cause, la plupart des adultes, eux même traumatisés ou négligés par les abus émotionnels subis (dont la privation d’accueil adapté de nos émotions d’enfants), n’ont pas pu nous transmettre la compétence de réguler nos émotions par nous-même.
Pour apprendre à réguler notre système nerveux, nous avons besoin d’élaborer le circuit neuronal qui mène de la réaction à l’action. Si j’ai trois ans et que je suis en colère parce que Quentin m’a arraché le râteau des mains : le reflet empathique que me propose l’adulte me permet de valider que ma colère est légitime, sa posture corporelle (bercement, caresses, disponibilité…) diminue mon stress, sa voix et sa reformulation interpellent les compétences de mon cortex et font remonter l’information dans un espace d’élaboration d’une solution constructive « Comment pourrait-on faire ? ». L’adulte va proposer à l’enfant apaisé diverses solutions : « Veux-tu que nous allions chercher un autre outil ? », « Veux-tu que je t’accompagne pour parler à Quentin ? »… Nous apprenons ainsi à ne pas rester dans l’émotion, mais à la considérer pour ce qu’elle est : un système d’alarme, un voyant sur un tableau de bord, un besoin non satisfait qui nécessite notre attention, et bien souvent une solution créative pour éprouver de nouveau satisfaction et sérénité.
L’enfant, dans bien des cas, ne peut pas nourrir son besoin par lui-même : il demande assistance d’un adulte. Mais devenir adulte, c’est apprendre à s’auto-réguler émotionnellement, ce qui constitue une compétence fondamentale pour vivre ensemble.
Bien souvent, nous venons vivre en oasis avec l’espoir que ce mode de vie et la présence de nos voisins vont nourrir nos besoins en souffrance. Nous avons une forte attente sur les autres et sur le projet. L’espoir d’être compris, entendu, reconnu, aimé, flirte avec l’exigence, et les insatisfactions ne tardent plus à se manifester. C’est la déception, la déconvenue, l’amertume lorsque nous ne trouvons pas l’assistance espérée pour nous sentir mieux dans nos vies. Bien au contraire, les occasions de nous sentir perturbé·es (ou dérégulé·es) se multiplient avec le foisonnement d’interactions et de situations liées à la complexité du dispositif social et au nombre de ses participants… Nous finissons par nous demander pourquoi nous nous faisons vivre cet enfer, et constater que le temps passé, la charge de travail et les contraintes du collectif ne valent pas tous ces efforts, si c’est pour être encore plus malheureux qu’avant.
Au bout de 25 ans d’investissement actif dans les oasis, j’en conclus que l’un des facteurs incontournables de paix et de réussite de notre vie collective tient à notre capacité individuelle d’auto-régulation de notre système nerveux. Ou pour le dire autrement : notre maturité émotionnelle. L’émotion a sa place et elle est bienvenue pour ce qu’elle est : un voyant sur un tableau de bord, avec la confiance que la personne concernée va savoir en prendre soin par elle-même. Cela ne veut pas dire que les autres ne seront pas mis à contribution. Il y a maintes occasions de pouvoir soutenir les besoins des uns et des autres dans une posture de partage, de présence bienfaisante et bientraitante, plutôt que d’interdépendance dérégulatrice. L’oasis n’est pas un refuge mais un lieu du partage et du prendre soin où nous nous promettons d’incarner des valeurs hautes. C’est la raison pour laquelle nous avons défini « l’intimité » comme l’un des piliers de notre oasis. Car c’est dans l’intimité que nous prenons soin de la part de nous qui souffre, pour revenir vers les autres avec clarté et tranquillité. Et lorsque nous avons besoin de contribution pour sortir de notre agitation, il est important de prévoir des espaces sécurisés tels que la médiation, notamment pour ne pas réactiver chez l’autre un traumatisme d’abus émotionnel en lui imposant nos émotions, surtout s’il·elle ne se sent pas en capacité de les recevoir en toute sécurité. L’une des bases relationnelles, en cas de perturbation, devrait être de déposer préalablement une demande : « Est-ce que tu serais disponible pour une écoute empathique ? ». S’il est solidement acquis, dans la culture commune du collectif, que chacun·e est 100% responsable de ce qu’il·elle éprouve, le groupe entier gagne en confort, en sécurité, en énergie et en efficacité. Car, disons-le, ce qui entrave les collectifs dans leur réalisation est principalement cette question émotionnelle, lorsque l’émotion n’est plus au service de la vie mais dédiée à nos mécanismes de survie.
Il ne s’agit en aucun cas de censurer la manifestation émotionnelle mais bien de la remettre à sa place, sous la responsabilité de l’adulte qui l’éprouve. Nous avons le droit le plus légitime de ressentir et manifester une émotion sans craindre qu’elle déborde sur les autres ou sur le projet lorsqu’il est clair que chacun est en responsabilité de ce qu’il ressent. Pleurer ou dire sa colère peut alors être reçu sans avoir le sentiment d’être abusé ou envahi. J’ajoute que, pour ma part, chaque fois que je m’exprime vers les autres à partir d’une émotion difficile, mes propos sont rarement ajustés à ce que j’aimerais dire ou faire valoir. J’ai besoin, avant toute expression ou demande, de tourner mon attention à l’intérieur (pilier de l’intimité) pour me comprendre, m’apaiser et être en capacité de formuler des demandes claires, constructives et raisonnables. Les relations régulées, ou co-régulées, sont celles qui m’apportent le plus de joie et d’énergie, qui ouvrent mon cœur et expansent ma conscience.
Ce sont celles que je souhaite vivre en priorité.
Ce sont celles que je souhaite vivre dans mon collectif.
Sophie Rabhi-Bouquet, avril 2026